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Art et culture

L’amère Tour Murr, repère des nuits de Nasri Sayegh

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 03 fvrier 2017 à 18h27
Par Elodie Morel

"Mes nuits sont plus amères que vos jours" : le titre de la série de photos de Nasri Sayegh (2e prix du festival Photomed Liban) évoque bien sûr le film d’Andrzej Zulawski, "Mes nuits sont plus belles que vos jours", tiré du roman de Raphaëlle Billetdoux. Basé entre Beyrouth et Berlin, Nasri est acteur, journaliste et photographe. Et ses nuits, ses nuits beyrouthines en tout cas, sont donc amères. Elles sont "faites d’écriture, de pérégrinations imaginaires" dit-il, de moments où il tente de se "perdre dans une ville" qu’il connaît "sur le bout du volant". Pour sans cesse se retrouver devant la Tour Al Murr.

La Tour Murr, révélateur d’amertume, donc. Pour ceux qui ne la connaissent pas, c’est un bâtiment inachevé de 40 étages, témoin d’un autre temps. Sur un prospectus de l’époque vantant les mérites de la tour, ("L’immeuble le plus haut du Liban, le premier gratte-ciel du Moyen Orient"), on peut lire qu’elle devait être terminée pour le début du mois de mai 1975. La guerre civile libanaise a éclaté le 13 avril. Le "développement" stoppé en pleine ascension. De quoi susciter l’amertume. Celle des promoteurs immobiliers en tout cas.

Pendant la guerre, la tour Murr a été investie par les snipers.

Depuis, elle est restée là, inachevée, inchangée depuis l’interruption des travaux (mis à part les impacts de balles et d’obus).

Un fantôme, parmi tous ceux qui hantent Beyrouth.

Nasri Sayegh a magnifiquement illustré ce statut. Pour​ lui, "comme pour beaucoup de Libanais, la Tour El Murr porte en elle toutes sortes de fantasmes, de craintes, de souvenirs. Pour certains, elle est simple repère géographique, pour d’autres, profond traumatisme, blessure historique. Pour moi, elle constitue tout cela à la fois ; une sorte de trop plein sémantique (ou de vide de sens?). Un trou noir-béton, une cicatrice, balafre d’une ville aujourd’hui en lutte contre sa propre mémoire. Fier fantôme de notre passé, mausolée de nos inciviles batailles, jeune mariée, veuve ou promise ; elle nous observe, silencieuse et solitaire gardienne de nos secrets."Il explique qu’il a commencé à capter ces images il y a deux ans ; "sans le savoir, ni le vouloir vraiment. Au volant de ma voiture, la nuit, traversant Beyrouth – de et/ou vers la Rue Hamra – je me suis mis à mitrailler la Tour El Murr. Comme un réflexe, une curiosité, qui petit à petit s’est mû en obsession, voire en rituel. La plupart du temps, de nuit – parfois de jour sous les belles tempêtes de Beyrouth – ces images ont commencé à vivre – à composer une série - d’elles-mêmes. Comme une évidence. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de prendre la voiture en plein milieu de la nuit pour la scruter, l’observer. C’est un peu comme une aventure, une histoire d’amour. Capter, éprouver la lumière, de nuit."

Une série de photos réalisées dans des conditions pas toujours faciles, donc, surtout quand on sait que le bâtiment est placé sous une surveillance permanente, ce qui rend son approche particulièrement compliquée. Nasri évoque un "exercice périlleux. Le volant dans une main et l’appareil dans l’autre, j’ai acquis des réflexes pour déjouer cette règle absurde qui nous interdit de prendre des photos sur certains sites dits « sensibles ». Interdite au regard, la Tour n’en devient que plus désirable. Je pense que si l’interdit n’existait pas, si l’image était autorisée, permise, mon rapport à cet obélisque aurait été diffèrent. C‘est l’image dérobée qui me fascine."

Mais ces conditions participent finalement aussi de l’identité de ces photographies : "Mes images sont floues, furtives. Captées au volant de ma Fiat, dans le mouvement, elles bougent, apparaissent, disparaissent, se fondent et se confondent humblement, en fonction du temps (elle est si belle sous la tempête !), de la lumière et du beau hasard photographique. Les centaines d’images accumulées – frénétiques – fonctionnent un peu tel un journal de bord, le journal non écrit de mes nuits beyrouthines… qui reste encore à écrire, dessiner ou à photographier."

Tags
#Beyrouth, #Photo, #Photographes_libanais, #Photographie, #Photomed, #PhotomedLiban
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1 Commentaires
houari
03 fvrier 2017 à 19h34
Ebahi...
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