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Art et culture

Destruction du Studio Baalbeck à Beyrouth: le flou persiste

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 26 septembre 2010 à 01h00
Début mars à Beyrouth, le Studio Baalbeck, mythique studio d’enregistrement, commence à être détruit sous les yeux consternés des amoureux du patrimoine audiovisuel du Liban. La mobilisation civile incite le ministère de la Culture à intervenir pour geler le projet. Mais le mystère plane toujours autour de cette démolition.
« Je ne comprends pas ce qui se passe. Si vous arrivez à obtenir des informations sur les Studios Baalbeck, appelez moi, et dites-moi,” insiste Aimée Boulos, présidente de la Fondation Liban Cinéma, alors que nous l’appelions justement il y a quelques semaines pour tenter d’en savoir davantage sur la destruction de cet ancien studio d’enregistrement, à Sin el Fil. Nous avons mené l’enquête. En voici le fil, et les informations que nous avons pu obtenir… parfois à l’arrachée. 

Le tollé qui s’élève face à la destruction du studio Baalbeck commence début mars 2010. Des témoins, présents sur place à Sin el Fil, indiquent que les Studios Baalbeck commencent à cette époque à être vidés, puis détruits. Lokman Slim, de l’association Umam, centre de documentation et de recherche, témoigne : “J’étais là quand l’immeuble a été évacué. J’observais, comme plein d’autres gens, ce qui se déroulait. C’est dommage. Tout ce que je peux dire c’est que je regrette ce qui s’est passé. Les studios constituaient un héritage extrêmement important pour le cinéma libanais”. 

Les Studios Baalbeck étaient une fierté dans la région, affirment ceux qui y ont travaillé. “C’était le meilleur studio de l’Orient après le Caire. Le mieux équipé, le plus célèbre”, affirme Nicolas Traboulsi, ingénieur du son dans les studios de 1965 à 1990. “Il y avait une très bonne acoustique. C’était le premier studio à enregistrer en stéréophonie. Les machines coûtaient des fortunes.” Les plus grands chanteurs et chanteuses ont enregistré dans ces studios, de Fayruz à Abdelwahab, Farid Al Atrache, Fawzi Ahmad, Sabah, Samir Al Tofhi, Abdelhamid Hafez, tous les programmes des Rahbani. De grands réalisateurs aussi, comme Mohammad Selman.

Que sont devenues les archives ?

“C’était le seul véritable studio du Liban. En le détruisant on efface le mémoire du cinéma libanais”, regrette Hady Zakak, réalisateur libanais de documentaires. “Il y a deux mois, le studio était encore intact. On aurait pu en faire un petit musée. Tout le matériel, tous les équipements étaient encore là, en bon état. Maintenant c’est trop tard. Le contenu a été dispersé, vendu ou détruit. ” 

D’après des sources concordantes, les archives du studio ont été déplacées à Hamra, dans les locaux d’Intra Investment Compagny, la société propriétaire du studio. D’après d’autres sources, certaines archives ont été détruites, d’autres vendues. “J’ai contacté les propriétaires, l’Intra Investment Company en 1992 par curiosité. A l’époque je cherchais ‘l’héritage du cinéma libanais’. C’est un trésor caché aujourd’hui dans les mains de gens ignorants, qui devrait être consultable par les Libanais“, accuse Sten Walegren, de The Gate, une entreprise de restauration de films. “J’ai eu des contacts réguliers avec eux. Au début j’ai essayé de les convaincre de sauver les archives. Après plusieurs tentatives infructueuses, je leur ai proposé de me les donner pour les préserver aux frais de ma société. Ils n’ont jamais voulu”, affirme-t-il. Quant au matériel et aux équipements, ils ont été vendus aux enchères, d’après Hady Zakak. 

Face à ce “massacre”, des associations se sont mobilisées pour empêcher la destruction du bâtiment. Le projet a donc été gelé suite à l’intervention du ministère de la Culture. Contacté, celui-ci « étudie en détail le dossier et informera les médias sur les mesures prises par le ministère concernant les Studios Baalbeck, dès qu’une décision sera prise. » Aujourd’hui, du studio Baalbeck ne reste en tout cas qu’un bâtiment vide, éventré, sans fenêtres. 

Les studios Baalbeck ont définitivement fermé en 1996. Alfred Abi Khalil, employé aux studios de 1963 jusqu’à leur fermeture, et maintenant chauffeur de taxi, raconte que “ Les gérants d’Intra disaient que le studio n’était pas rentable et qu’il fallait le fermer. Et ils l’ont fait.”

Démolition : pourquoi maintenant ?

Studio Baalbeck à BeyrouthUne question se pose toutefois. Fermé depuis 1996, le studio Baalbeck a commencé à être détruit il y a seulement quelques mois. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Beaucoup ont envisagé un changement de propriétaire pour expliquer cette démolition soudaine, mais sans pouvoir trouver l’identité de l’acquéreur, et pour cause : Intra Investment Compagnie n’a pas vendu le Studio Baalbeck et en est toujours propriétaire. C’est d’ailleurs presque la seule information que nous ayons pu obtenir auprès de la société : un responsable du dossier au sein de la banque avait dans un premier temps accepté de répondre à nos questions (par fax). Une fois notre liste de questions envoyée, nous sommes restés quelques jours sans nouvelles. Nous avons tenté de joindre à nouveau notre interlocuteur, mais peine perdue, il était chaque fois « absent du bureau », nous disait-on au sein de la société, en réponse à nos coups de téléphone. Lors de notre premier échange, il avait néanmoins laissé entendre que le bâtiment devait être détruit car il entravait l’exploitation du foncier, « qui a pris énormément de valeur ces derniers temps ». Des rumeurs, invérifiables, parlent de construction prochaine d’un parking qui, après trois ans, devrait faire place à une tour, similaire à celles qui poussent actuellement un peu partout à Beyrouth. 

La banque Intra est propriétaire du Studio à 100% depuis les années 50. Le fondateur de la banque est Youssef Beidas. En octobre 1966, ce magnat fait faillite. La banque Intra est restructurée. Aujourd’hui les gouvernements libanais, koweitien et Qatari possèdent des parts de l’ancienne Banque Intra, désormais nommée Intra Bank Investment Company. Le plus gros actionnaire en est la Banque centrale libanaise (BDL) qui possède Intra à hauteur de 35%. Mais à la BDL, on affirme que « toute décision liée à l’avenir des studios appartient au conseil de surveillance de la banque Intra. La BDL n’a aucun rôle à jouer. Légalement je ne sais pas si ce genre de décision doit passer par la BDL. Je ne suis au courant de rien, » explique un responsable du département de l’immobilier et des avoirs financiers de la BDL. 

Pour certains des défenseurs du Studio, « on essaye d’étouffer l’affaire », pour d’autres « il est de toute façon déjà trop tard, tout est dispersé. »
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#Patrimoine, #Archive
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