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Art et culture

Syria Trojan Women: les maîtresses du jeu

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 28 mai 2014 à 14h29
Par Elodie Morel
En Décembre 2013 à Amman, dans le cadre du projet de dramathérapie "Syria Trojan Women", une quarantaine de femmes syriennes ont interprété sur scène "Les Troyennes" d'Euripide. Toutes les actrices étaient des réfugiées qui avaient fui leur pays pour échapper à la guerre qui y fait rage depuis trois ans. Euripide a écrit "Les Troyennes" en 415 avant JC. Cependant, cette tragédie aurait pu être écrite hier, pour ces réfugiées, justement. Tout comme les femmes de Troyes, elles ont tout perdu quand elles ont quitté la Syrie: leur maison, leur emploi, leurs biens et dans bien des cas, leurs proches. Les co-fondateurs du projet veulent maintenant raconter cette expérience à travers un documentaire intitulé "Queens of Syria", les Reines de Syrie.
La scène se passe à Amman, dans une salle vaste et lumineuse. Des femmes jouent aux chaises musicales. Elles courent en riant comme des enfants. Elles sont toutes réfugiées de Syrie en Jordanie. L’une d’elles glisse et tombe sur les fesses, elle éclate de rire avec ses camarade de jeu.

Ces images, assez réjouissantes, ont été capturées au cours du projet "Syria Trojan Women" (Les Troyennes de Syrie) : pendant deux mois à partir de la mi-octobre 2013, des réfugiées syriennes ont participé à des ateliers de dramathérapie, puis ont travaillé sur la célèbre pièce d’Euripide, Les Troyennes, qu’elles ont interprétée sur scène en décembre.

Pendant ces deux mois, leurs activités au sein du projet ont été filmées pour réaliser un documentaire, "Les Reines de Syrie", dédié à leur performance. Le film n’est pas encore prêt, il a besoin d’argent pour être finalisé. La réalisatrice Yasmine Fedaa explique dans la vidéo ci-dessous tout l’enjeu de ce projet et pourquoi il est important de l’immortaliser dans un documentaire :



A l’origine des "Troyennes de Syrie", il y a la journaliste Charlotte Eagar. C’est elle qui, quelques mois avant le début du projet, a l’idée de faire jouer Les Troyennes d’Euripides par des réfugiées syriennes.

Ancienne correspondante de guerre (elle a reçu plusieurs récompenses de la profession), Charlotte connaît bien le texte de cette tragédie, considérée comme la plus ancienne pièce jamais écrite. D’abord parce qu’elle l’a étudiée à l’université, mais pas seulement. Alors qu’elle couvrait le conflit en Bosnie en 1992, elle avait réécouté cette pièce à la BBC World Service. Et c’est là que, réellement, ça l'avait frappée. La pièce d’Euripides recouvrait la réalité qu'elle vivait à l'époque.

Les Troyennes, c'est un texte atemporel et universel sur la guerre et ses victimes.

Un an avant le projet des "Troyennes de Syrie", Charlotte réalise un film sur les enfants des rues de Nairobi. Pendant cette expérience, elle constate à quel point le fait de devenir acteur pour les besoin de ce film a donné à ces enfants un sentiment de confiance et de réussite. Alors, quand Oxfam lui demande de réfléchir à un projet pour des réfugiées syriennes, elle pense à la dramathérapie, au théâtre. Elle pense aux Troyennes d’Euripides.

"Ces réfugiées sont comme les femmes de Troie," explique-t-elle. "Elles ont tout laissé derrière elles, tout perdu."

Du Liban à la Jordanie


Ce projet devait en fait être organisé au Liban, le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens dans la région (plus d’un million sont enregistrés). "Mais des questions de sécurité nous ont poussé à changer nos plans", nous dit Charlotte alors que nous la contactons depuis Beyrouth, justement. Ancienne correspondante de guerre, elle n’était pour sa part pas très impressionnée par la situation sécuritaire. Mais les compagnies d’assurance, si. "Personne n’a voulu assurer le projet au Liban. Alors nous avons choisi la Jordanie." Un pays beaucoup plus stable, c’est certain.

L’objectif du projet était d’une part d’aider les réfugiées via la dramathérapie, et d’autre part, de sensibiliser le public à la situation humanitaire en Syrie.

La dramathérapie a été particulièrement efficace. Charlotte nous explique que le projet a "donné une voix à ces femmes. Il leur a donné un sentiment de dignité, le sentiment d’avoir réussi quelque chose aussi. Et puis c’était un moyen pour elles d’échapper à leur routine quotidienne. Elles ne vivaient pas dans des camps de réfugiés, elles avaient trouvé à se loger ici et là à Amman. Elles se sentaient souvent seules et isolées, même avec leur famille quand elles en avaient une. Les sessions de dramathérapie leur permettait ainsi de nouer de nouvelles relations sociales. On a monté une crèche pour s’occuper des enfants des participantes. Eux aussi se sont fait de nouveaux amis. Ce projet a été bénéfique pour tout le monde !"

Finalement, deux représentations auront lieu en public, les 17 et 18 décembre 2013 au Centre de la culture et des arts de la scène, dans la capitale jordanienne.

Après leur performance, les actrices ont raconté avoir enfin eu le sentiment que quelqu’un écoutait leur histoire. Pour une fois, il n’y avait pas d’intermédiaire entre elles et le public. Pas d’écran de télévision, pas de micro de radio. Pas de média.

Le public, justement, était pour la plupart constitué d’expatriés, mais aussi de quelques locaux et de membres des familles des réfugiés. "De nombreux spectateurs nous ont dit après avoir vu la pièce qu’enfin, ils comprenaient ce que signifiait 'être réfugié', " nous explique Georgina Paget, également co-fondatrice du projet. Cette productrice de film, établie à Londres, indique que la pièce leur a permis de comprendre que ces réfugiés étaient des gens comme vous et moi. L’une de ces femmes, avant de tout perdre, travaillait dans l’administration, vous savez. Elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous."

Les gens sont fatigués de compatir

L’autre objectif du projet, c’était de lutter contre la lassitude ressentie par le grand public face à la crise humanitaire en Syrie. "Les gens sont fatigués de compatir," poursuit Georgina. "C’est quelque chose qu’on remarque d’une manière générale, mais c’est encore plus flagrant sur la Syrie. Ça nous a frappé quand nous comparons les sommes collectées après le cyclone des Philippines avec les sommes collectées pour la Syrie. Pour cette dernière, c’est très faible."

Sur scène, Les Troyennes de Syrie ont été une authentique réussite d’un point de vue artistique. La pièce a d’ailleurs été invitée en Suisse, aux Etats Unis et en Grande Bretagne. Mais il n’est pas toujours facile d’obtenir des visas, surtout pour des réfugiés syriens. Alors il ne sera pas forcément possible de faire voyager la pièce partout.

C’est justement pour ça que les organisateurs ont tenu à réaliser un documentaire, pour toucher un maximum de gens, n’importe où dans le monde. "Nous voulons que le plus de gens possible entendent l’histoire de ces femmes," explique Georgina. "Nous avons filmé les séances de drama-thérapie, les répétitions et les représentations, grâce à un don de la Fondation Asfari, ainsi qu’à des donations privées. Nous avons 88 heures de rushes, nous avons besoin d’argent pour les utiliser !"

Une bande annonce de 3 minutes 30 a été diffusée sur internet pour présenter brièvement le documentaire. Elle montre les réfugiées, passionnées par le jeu, par la pièce, par le groupe. Les images sont particulièrement touchantes. Vous pouvez voir cette bande-annonce ici :



Pour financer la production du documentaire, les fondateurs des Troyennes de Syrie ont lancé une campagne de “crowdfounding” sur Indiegogo, une plateforme digitale de financement participatif.

"Nous espérons qu’en regardant ce documentaire, les gens comprendront ce qui se passe réellement pour ces réfugiées. Nous espérons que, tout comme le public quand il a vu ces femmes sur scène, les spectateurs verront les réfugiées comme des individus à part entière, et pas comme des statistiques énumérées par les média.", nous dit Georgina.

Elle ajoute : "Pour que les gens puissent ressentir de la compassion, nous devons leur apporter quelque chose de personnel, et de beau aussi. C’est justement ce que ces femmes ont fait. Elles ont créé quelque chose de beau à partir de leur tragédie. Elles ont créé de l’art."
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#Syria_Trojan_Women
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