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Art et culture

Produire un film au Liban: le parcours du combattant

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 14 septembre 2012 à 08h11
Image tirée du film "Les Enfants de Belle Ville" d'Asghar Farhadi, projeté en Avant-première au 10e Festival du Film Libanais le 26 août 2012 à Beyrouth.
Absence de financement, fermeture des marchés régionaux, public trop restreint… les difficultés qui entravent le secteur de la production cinématographique libanaise sont multiples. A la recherche de solutions, des professionnels du secteur se sont réunis jeudi 6 septembre à l’Institut français de Beyrouth, pour la première rencontre publique intitulée "Produire au Liban". Frédéric Bereyziat, directeur des affaires européennes et internationales du CNC (Centre national de cinématographie français), était présent en tant qu’invité spécial.
Après avoir dressé un bref panorama du cinéma français et résumé les grands chiffres de la production dans le pays, Frédéric Bereyziat est revenu sur l’accord franco-libanais signé à Beyrouth le 27 mars 2000 par les deux pays « soucieux de poursuivre et d'élargir la coopération cinématographique et de favoriser la réalisation en coproduction d'œuvres cinématographiques susceptibles de servir par leurs qualités artistiques et techniques, le prestige des deux Etats ». Un accord susceptible d’intéresser les nombreux réalisateurs et producteurs libanais présents dans la salle. Avec ses 216 millions d’entrées et ses près de 500 films montés chaque année, le marché du cinéma français reste ouvert à la création.

Beaucoup de réalisateurs présents dans la salle s’accordaient à dire que le Liban était un environnement hostile à la production. « Il nous faut accorder les budgets sur les fonds que nous pouvons lever et non l’inverse » explique Georges Schoucair, producteur libanais et directeur de Abbout productions. « Seulement 5 à 10% des fonds servant à produire un film viennent du Moyen-Orient. L’idée est de passer à 40% dans les années à venir. En général nous avons recours uniquement à des fonds privés car les films sont en langue arabe » précise-t-il.

Un accord dur à appliquer

L’accord signé par la France et le Liban pourrait apporter une réponse à tous ces problèmes. Cependant, certaines règles, qui visent à respecter un équilibre général entre les deux pays constituent une barrière pour les réalisateurs libanais : au moins 10% des apports des producteurs doivent provenir de France et l'apport du coproducteur minoritaire doit comporter une participation technique et/ou artistique effective égale au moins à 20 % du budget total. De plus, la procédure doit être lancée avant le tournage. En France, seulement une quinzaine de producteurs travaillent en coproduction, ce qui limite les possibilités de collaboration.



Pour son film Que vienne la pluie, sacré meilleur film arabe 2010 au festival d’Abou Dhabi, le réalisateur libanais Bahij Hojeij s’est autoproduit. « Il faut prendre des risques. Le film existe, c’est le plus important » raconte celui pour qui la récompense d’Abou Dhabi est tombée du ciel. Pour produire ce film, Bahij Hojeij, s’est endetté à hauteur de 100 000 dollars pour un budget total de 350 000 dollars. « Les acteurs ont accepté de prendre de petits salaires » explique-t-il. « Je n’ai pas pu bénéficier de l’accord franco-libanais car je n’ai pas trouvé de production française intéressée par mon projet et capable de le financer à hauteur de 10%. »

Même constat pour Philippe Aractingi, réalisateur du long-métrage Bosta, sorti en 2005. « Les sociétés de distribution et de production avaient du mal à croire en ce film qui sortait du cadre de la guerre » raconte-t-il. « Il y a souvent beaucoup d’incompréhension avec les maisons de production. »

Peu d’aide venant du Liban


Mais les maisons de production ne sont pas les seules responsables de la difficulté de produire un film libanais. « Le marché arabe reste très fermé et le gouvernement de notre pays n’est pas prêt à aider le cinéma libanais » dénoncent les réalisateurs. « Aucune aide étatique directe a la création n'est mise en place et aucun environnement favorable a la création et a la diffusion n'est véritablement mis en place par les autorités. Pire encore aucune stratégie pour pallier à ces manques n'est envisagée » explique Pierre Sarraf, producteur, fondateur de la maison de production Né à Beyrouth, et organisateur de la conférence. Il ajoute que le public libanais ne peut à lui seul assurer un retour complet sur investissement avec seulement deux millions de spectateurs.

Avec son film Cashflow, Sami Koujan, autre réalisateur libanais, s’est tourné vers la solution de la coopération avec le Brésil où résident 9 millions de Libanais. Pour lui, les réalisateurs libanais doivent avant tout s’aider eux-mêmes, « plusieurs producteurs libanais sont plus intéressés par les films américains que par ceux du Liban. » « Nous devons sensibiliser les gens, créer un comité en coopération avec le ministère de la culture. L’Etat prend une taxe d’un dollar sur chaque ticket de 8 dollars. Ce dollar devrait retourner aux producteurs » explique-t-il. « Avant d’aller vers un autre pays, il s’agit de faire les choses bien ici » conclut-il.

Une concurrence de plus en plus présente

« Bien que Beyrouth ait longtemps été considérée comme capitale culturelle et artistique du monde Arabe, ou du moins comme un lieu qui permet plus qu'ailleurs dans le monde arabe une expression artistique sans "trop" de contrainte et de contrôle, la ville n'a tout de même pas su donner les moyens nécessaires à cette scène artistique pour se faire reconnaître sur le plan international. Cela vaut autant pour le cinéma que pour les autres disciplines. Les artistes et cinéastes ne peuvent pas vivre de leur art et c'est une partie du problème » déclare Pierre Sarraf.

En ce qui concerne le cinéma, les pays du Golfe ont pris une longueur d'avance par la création de plusieurs instituts du film à Dubaï, Abu Dhabi et Doha. « Ils organisent trois festivals qui se battent sur tous les fronts pour obtenir la plus grande reconnaissance sur le plan international et les meilleures avant-premières ». On se souvient notamment du festival international du film de Dubaï qui l'an passé a connu une grande couverture médiatique en accueillant notamment Tom Cruise pour l'avant-première de Mission Impossible 4, dont une partie de l'intrigue se déroule justement à Dubaï.

« Mieux encore ils investissent directement dans la production de films arabes afin de stimuler la production mais aussi pour pré-réserver les avant-premières des films aidés » poursuit Pierre Sarraf.
« Les Festivals libanais ne pouvant faire concurrence, faute de moyens, sont privés d'accès aux avant-premières régionales des films arabes et même des films libanais. Alors ces festivals sacrifient certains films ou bien changent la date de leur événement. Dans les deux cas de figure, le Liban perd le privilège de l'exclusivité des films libanais qui sont projetés pour la première fois loin de leur public premier. »

"Beyrouth reste Beyrouth"


Selon Pierre Sarraf, le grand examen de passage de ces initiatives du Golfe réside toutefois dans deux éléments majeurs. D’une part, réussir à attirer suffisamment d'intérêt local et former des cinéastes dans leur pays, car ces trois festivals du Golfe manquent cruellement de public et d'intérêt local. D’autre part, réussir à maintenir les financements en place et à les justifier malgré la non rentabilité de l'événement.

« Toujours est-il qu'au niveau du public et des professionnels du cinéma, l'avis est unanime, Beyrouth reste Beyrouth et ils préfèrent y célébrer une avant-première ou un festival car c'est bien plus naturel et authentique » déclare-t-il encore. « Pour faire la différence, Beyrouth devrait se concentrer sur capitaliser sur son public local, le fidéliser et stimuler l'émergence permanente de nouveaux talents. »

« Quant au marché du cinéma dans le monde arabe, il reste hermétique aux films libanais. Le protectionnisme, le dialecte, la censure y sont certainement pour quelque chose. Et jusque la aucun des trois événements du Golfe n'a encore réussi à stimuler une véritable dynamique de marché autour du film arabe. Mis à part le cas de l'Egypte, le reste des marchés: Liban, Syrie, Jordanie, Golfe ont encore beaucoup à faire en matière de fidélisation, distribution et exploitation pour arriver à de meilleures performances des films arabes auprès de leur public afin de ne pas être à la merci des distributeurs étrangers, » conclut-il.
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