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Art et culture

Audrey Pulvar à Beyrouth, un vrai moment de journalisme

BEYROUTH | Le 21 juin 2012 à 16h20
Par Antonin GREGOIRE
Audrey Pulvar, Les Rendez-vous média de l'Institut Français de Beyrouth
Audrey Pulvar était de passage à Beyrouth à l'invitation de l'Institut français pour participer à une conférence intitulée "Divertissement et émissions politiques, un mariage difficile ?" Le sujet est d'actualité pour celle qui, parce qu'elle est la compagne d'un ministre, vient de se faire évincer de l'émission de divertissement On n'est pas couché, où elle interviewait justement des politiques. Pendant la conférence, pas de calcul, pas de langue de bois ni d'agressivité, seulement du respect et des réponses claires et directes. Audrey Pulvar est comme ça. Et elle est, avant tout, journaliste. Lors de ce débat et pendant l'interview qu'elle nous a accordée, elle fera bien comprendre que pour elle c'est bien plus qu'un métier, c'est un élément clé dans le fonctionnement d'une société.
Ça commençait d'abord par une conférence à l'Institut Français. La salle est bondée, venue voir Audrey Pulvar discuter sur le thème "Divertissement et émissions politiques, un mariage difficile ?"

On attend que la salle finisse de se remplir. Mes voisins discutent média. « Vous voyez jeune homme, le problème c'est que quand vous voyez quelqu'un avec L'Orient le Jour dans les mains, c'est toujours quelqu'un qui a plus de 70 ans. » No comment.

Quand la conférence commence, c'est Tancrède de la Morinerie, attaché audiovisuel auprès de l'Institut Français du Liban et Gisèle Khoury, de la fondation Samir Kassir EYES, qui présentent Audrey Pulvar. Ils la qualifient « invitée prestigieuse », ça la met un peu mal à l'aise. Tancrède rappelle les différentes étapes de la carrière et les prises de positions de la journaliste, qui hoche de la tête, parfois elle même un peu surprise par la longueur de la liste.

Puis Gisèle introduit le sujet et lance les premières questions sur le succès des émissions mêlant divertissement et politique.

"Un politique entre deux bimbos"


Pour Audrey, c'est Thierry Ardisson qui a lancé la mode de « mettre un politique entre deux bimbos comme on disait à l'époque ». Puis On ne peut pas plaire à tout le monde a pris le relai de l'émission d'Ardisson Tout le monde en parle. L'idée c'était d'inviter un politique avec des filles un peu dénudées et des artistes. Désormais c'est On n'est pas couché (ONPC) qui tient le flambeau. Michel Drucker aussi s'est glissé dans ce courant, sans les bimbos bien sûr mais en mettant son politique dans un environnement amical, où il peut se sentir à l'aise, avec une parole plus libre.
Puis Laurent Ruquier prend la relève en 2006. Il fait quelque chose d'un peu différent : « l'invité vient se faire interviewer longtemps puis quitte le plateau, il ne reste plus au milieu des bimbos. » Explique Audrey

(L'ambassadeur de France Patrice Paoli vient discrètement prendre sa place au premier rang pour écouter Audrey Pulvar)

Ce sont les seuls espaces média où le politique est poussé dans ses retranchements


Pour Audrey, le succès de ces émissions tient au fait qu'elles sont devenues un peu les seuls espaces où le politique est remis en question et poussé dans les cordes. « Dans ONPC on veut un match : le politique descend l'escalier comme dans une arène avec un public de 220 personnes, ce n'est pas rien. » Et puis à ONPC, on a du temps. 50 minutes environ pour faire une interview « avec ce temps il y a un moment où on peut élaborer une pensée, aller au bout ». Où le politique peut faire de la politique en somme. Et puis, "+On 'est pas couché+ c'est aussi pour dire on n'est pas des journalistes couchés. On est debout".

"Une interview est réussie lorsqu'il y a un moment de vérité dans l'interview ; je ne cherche pas à mettre un invité dans l'embarras mais plutôt à le pousser dans ses retranchements, c'est là qu'ils sont les meilleurs." Les politiques "il faut les sortir de la communication pour les pousser dans la conviction" explique Audrey.

Et l'égo du journaliste n'a rien à faire dans tout ça. A la question de Gisèle de savoir comment on gère l'égo des gens de la télé, Audrey répond : "Je n'ai aucun égo". C'est un fait qu'on aura l'occasion de vérifier en entretien : Audrey Pulvar se fiche complètement de son égo. D'avoir raison ou tort, d'être aimée ou crainte. Elle est journaliste. Pour elle, l'important c'est que la question soit posée, que le sujet soit abordé, peu importe par qui, peu importe comment, la société démocratique a besoin que certaines questions soit posées à un politique ou que certaines positions soient prises. Et quand elle voit que personne ne s'en occupe, Audrey monte au front.

C'est le métier du journaliste de dire "on ne peut pas vous laisser dire ça"

C'est aussi ce qui semble conduire ses prises de positions. Sur Guerlain (qui avait déclaré que les nègres ne travaillait pas en direct au 13h de France2), ou encore sur Valérie Trierweiler : Audrey ne se rue jamais sur une prise de position pour se mettre en valeur ou tirer sur une ambulance. Elle attend puis, si personne ne prend la position qui selon elle doit être prise, elle y va.

"Vous n'avez jamais voulu de cette image de +la première femme noire+ (à présenter un journal télévisé en référence à son poste sur France 3 ndlr) et pourtant sur Guerlain vous réagissez..."
Audrey pèse la question une seconde, l'aspect « noir » de la chose ne lui avait visiblement pas traversé l'esprit. "Je ne me suis pas sentie insultée en tant que noire mais touchée en tant qu'être humain. Ce ne sont pas vraiment les propos de Guerlain en eux même, il est un vieil homme venu d'un autre temps, d'un autre siècle. J'ai été choquée par le manque de réaction. Ces propos qui ont été tenus au 13h de France2. Je m'attendais à une couverture de Libération le lendemain, puis rien. Aucune réaction jusqu'à ce que je fasse un édito" (ecouter l'edito d'Audrey Pulvar sur France Inter)

Audrey précise qu'elle ne veut pas faire le procès d'Elise Lucet, la présentatrice du journal de 13h sur France2. "Peut-être que dans les mêmes conditions je me serais dit +j'ai mal entendu+ et j'aurais aussi pris la mauvaise décision. Quand on est dans son salon à regarder, c'est plus facile de se dire +ah pourquoi il ne pose pas cette question ?+ mais dans les conditions du direct avec le stress, l'oreillette, on doit prendre une décision en une fraction de seconde et c'est tout à fait possible de prendre la mauvaise". Mais pour Audrey Pulvar les choses sont claires : "c'est le métier de journaliste de dire +on ne peut pas vous laisser dire ça+".

La communication est en train de tuer la politique

On sent que pour elle, le journaliste a une responsabilité dans la société, il a une responsabilité politique, celle d'obliger les hommes politiques à faire de la politique. "Aujourd'hui on est dans une communication politique hyper policée et calibrée avec des hommes politiques qui fuient le débat.". "La communication est en train de tuer la politique" explique Audrey Pulvar qui rappelle son échange vif avec Jacques Séguéla qui n'en est pas sorti indemne.

"Cela provoque une décrédibilisation de la parole du politique" et évidemment tout ce qui va avec: conspirationnisme, montée de l'extrême droite, abstention, +tous pourris+ etc.

Le journaliste a aussi le devoir de garder le débat politique sur ses rails, or aujourd'hui les médias ont tendance à faire le contraire et à se concentrer sur ce qui le fait dévier. Une coupe de cheveux, un tweet, un diner au restaurant...

Le tweet de Valérie Trierweiler n'a pas à prendre l'importance médiatique qu'on lui a donnée

Par exemple, le tweet de Valérie Treirweiler, sujet sur lequel on est beaucoup revenu lors de la conférence. (La compagne de Francois Hollande a adressé un tweet d'encouragement à l'adversaire politique de Ségolène Royal, ex compagne de François Hollande).

A ce sujet, Audrey a dit ce que personne ne dit vraiment : le tweet de Valérie Treirweiler n'a pas à avoir l'importance médiatique qu'on lui accorde. On n'a pas à dire ni à penser qu'un simple tweet va peser sur tout le mandat de François Hollande de la même manière qu'on n'avait pas à dire ni à penser que la soirée du Fouquet's de Nicolas Sarkozy soit un élément déterminant de son mandat. Et ça, ça l'énerve car pendant qu'on parle d'un tweet ou d'une soirée au Fouquet's, on ne fait pas de politique. « Peut-être est-ce un faux pas, mais pendant qu’on parle de ça, on ne parle pas d’autre chose. » déclare-t-elle à Libération au sujet de ce tweet. « (…) Le Fouquet’s ne faisait pas un programme politique, le tweet de Valérie Trierweiler non plus. »

Lors de la conférence Audrey explique ainsi que ce n'est pas le tweet qu'on doit mettre en cause: "twitter, c'est ça. C'est un espace d'expression libre qui peut-être dangereux pour ceux qui ont une parole politique. Ça peut être très violent et le tweet de Valérie est complètement dans l'esprit de twitter. Maintenant on devrait plutôt s'interroger si la Première dame doit conserver ou non son compte Twitter ou même est-ce que la France a vraiment besoin d'une Première dame ? Personnellement je ne pense pas, le président peut parfaitement assumer ses fonctions seul." On notera quand même qu'Audrey sur Twitter-violent est toute pleine de smileys, de merci à ses fans, de petits cœurs et de réponses directes et posées...

A la recherche des moments de pure vérité

Gisèle demande alors s'il y a une interview ou un moment justement qui l'a particulièrement marqué. « L'échange de 2008 avec Nicolas Sarkozy sur l'immigration qui fut un moment de pure vérité. Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte que c'était aussi violent »

Sarkozy est très embarrassé par la question et répond directement à coté. Il ne peut pas la reformuler pour répondre à une question qui l'arrange comme il en a l'habitude, il est, pour une des très rares fois de ses apparitions télévisées, obligé de répondre politique. Il va jusqu'à faire un Lapsus, un des très rares lapsus de sa carrière politique: « mais vous même si vous étiez [comme moi] en marge... en charge du destin...» personne n'avait encore réussis à pousser Sarkozy à se révéler à nu de cette façon là.

Audrey évincée d'On n'est pas couché: "j'ai dit à Arnaud de ne pas s'en mêler"

Concernant son éviction de l'émission ONPC, Audrey Pulvar y répond directement: « ce n'était pas la décision de Laurent Ruquier, ce n'était pas la décision de Catherine Barma (la productrice) ». En fait c'était la décision de René Pfilmin (président de France Télévision ndlr) « Je respecte la hiérarchie, je ne vais pas faire une grève de la faim... il y a en France 15 millions de personnes qui vivent avec 50 euros par mois. J'ai mes amis, ma famille, ma situation, même si je vais pointer à pôle emploi je reste une privilégiée"

"Quand j'ai demandé à Pfilmin pourquoi j'étais évincée, il m'a dit "ce n'est pas toi le problème, le problème c'est le soupçon que tu pourrais être manipulée". En clair, Audrey est soupçonnée d'être non seulement une mauvaise journaliste (manipulable par un politique) doublée d'une cruche (manipulable par un homme). On trouve ça sexiste et insultant, évidemment. Audrey nous explique que son compagnon, Arnaud Montebourg, ministre socialiste du Redressement productif au nouveau gouvernement, est affligé d'avoir mis sa femme au chômage "Arnaud a songé, non pas à démissionner, mais à ne pas entrer au gouvernement" précise Audrey. Mais "Je lui ai dit de ne surtout pas s'en mêler. D'abord je tiens à mon indépendance, et puis il est hors de question que le politique se mêle de la vie des média". Mais elle se défend quand même : "oui c'est une décision sexiste je pense. Ma position à ONPC n'est pas celle que j'avais quand je présentais le 19/20."

Les questions de la salle fusent. Et les commentaires d'Audrey qui répond longuement à toutes sont tous plus précieux les uns que les autres. Sur le mariage des média et du monde de l'économie, des grands groupes industriels, sur la pratique des "ménages" aussi (journalistes engagés par des structures privées pour des évènements): "Je suis totalement contre, j'ai toujours refusé et on m'en propose tout le temps. Parfois 8 ou 10 000 euros pour un après-midi, j'ai beaucoup de confrères qui en font" Sur Eric Besson, invité à parler de foot pendant une heure sur I télé "je pense que c'est une pratique qui va beaucoup avoir cours. Je ne vais pas critiquer mais si je devais faire pareil, il y aurait une question politique. Pourquoi n'était il pas là lors de la passation des pouvoirs par exemple?"

Pour en finir avec le sujet de la conférence, elle conclut: "Si l'idée de l'homme politique est ridiculisée ça me gène".

Et sinon "Vous auriez quoi comme trucs ou comme technique pour nos jeunes journaliste en herbe?"

"Le seul truc que je connaisse c'est le travail." Enfin, ce n'est pas tout à fait le seul, il y a aussi le fait de garder intact sa passion pour le métier, son engagement.

En entretien individuel on lui a quand même demandé un peu plus que ça. Quel est la différence entre un chroniqueur et un journaliste par exemple. « Le journaliste politique lorsqu'il est éditorialiste doit avoir un parti pris alors que le généraliste doit être neutre. C'est la différence entre l'information et le commentaire »

On lui demande aussi ce qu'elle pense de Julian Assange dont elle précise qu'il n'est pas journaliste et que les méthodes de WikiLeaks sont contestables et d'ailleurs contestées, d'Eric Zemmour à qui elle nous propose d'aller poser la question directement « je ne pense pas que lui même se considère comme journaliste mais c'est à lui qu'il faut demander ». Ce qu'elle pense de Phillipe Val dont elle ne peut que constater le résultat d'une audience qui monte à France Inter.

Et puis de Charles Enderlin pour qui elle a une très grande admiration. De lui, elle dit précisément qu' "il pourrait servir de modèle à beaucoup de jeunes journalistes. Charles est dans le journalisme engagé. Il a épousé une cause qui n'est pas celle des palestiniens ou des israéliens mais la cause de la paix. Il est la pure image du journaliste romantique : on s'engage souvent dans ce métier pour la vérité, avec une sorte de mission de défendre la veuve et l'orphelin puis on peut être déçu". Charles Enderlin reste fidèle à ses engagements.
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#Journalisme, #Audrey_Pulvar, #Institut_Français, #Media
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